« Les lieux communs » de Xavier Hanotte

Publié le 14 Mai 2014

C'est un article de Sophie qui m'a donné envie de découvrir Xavier Hanotte. Et ce fut un très beau moment de lecture. Merci Sophie !

 

J'ai eu un peu de difficulté au début de ma lecture à passer du passé au présent et vice-versa. Effectivement, un chapitre sur deux suit un jeune garçon au parc d'attraction de Bellewaerde, alors  que le suivant s'intéresse à Pierre, soldat de la Grande Guerre en maneouvre dans la même région. C'est que les deux registres de langue employés pour l'un et pour l'autre sont totalement différents. Loin d'être un irritant, cela permet une véritable « confrontation » entre les deux époques. L'une grave, l'autre divertissante.  

 

Les passages qui décrivent la guerre sont d'une grande intensité :

 

 

Sous les décombres du transept, annoncée par un panneau, subsiste une crypte réputée pour sa solidité. Quand nous pénétrons dans la salle basse, personne ne nous salue. Cela sent la transpiration, la cire chaude, l'urine et la bière éventée. Descendus des lignes, une dizaine de Monmouths se terrent entre les piliers, comptent les coups. Ils ne nous regardent pas, enregistrent à peine notre présence. Sans qu'un mot ne soit échangé, ils se serrent un peu et nous nous asseyons à leurs côtés, sur les dalles fraîches. La lueur ténue d'un cierge planté dans une gamelle vide fait danser les ombres.

Rythmées par les impacts, les secondes passent avec une lenteur solennelle. Nous attendons que le pilonnage s'éloigne. À chaque explosion, les puissantes fondations du sanctuaire vibrent, la flamme du cierge vacille. Par un trou dans la voûte coule un mélange de poussière et de petits cailloux. On tousse. En vagues irrésolues, les détonations se rapprochent, rôdent en surface aux alentours de la place puis, peu à peu, leur curiosité satisfaite, s'amenuisent vers le sud, en sourdes rumeurs marines, s'éteignent. Mais personne n'est dupe, chacun sait qu'elles reviendront. Quelqu'un chuchote une prière. Le grondement enfle à nouveau. Dans la pénombre, les yeux brillent.

Pages 53 et 54

Résigné, on reprend la marche. Chaque fois, l'idée me traverse l'esprit que, dans le chaos général, nous pourrions fort bien nous égarer, voire disparaître sans que personne s'en inquiète. Peu à peu, l'imminence de la défaite dissout l'appareil militaire. L'armée ne tient plus que sur un vague consensus. Aucun officier ne nous accompagne et les deux chevrons cousus sur mes manches ne font pas de moi le meneur d'hommes que je ne serai jamais. Peut-être nous croit-on morts, comme Kennedy, McIntire et tant d'autres ? Les effectifs fondent si vite qu'ils découragent les calculs d'inventaire, déjà caducs avant que l'encre sèche sur les registres. On se contente de barrer des noms. Au crayon.

Pages 80 et 81

Puis, est décrite l'ambiance joyeuse d'un autocar dont les passagers chantent à pleins poumons la chanson du parc d'attraction :

Les événements s'enchainent, les lieux demeurent. Le temps passe.

Que devient le devoir de mémoire, le respect dû à ceux qui ont combattu ?

La vie a repris le dessus. C'est une très bonne chose. Pourtant, la confrontation des deux univers crée une sorte de malaise qui pousse à se questionner.

Ce superbe roman de Xavier Hanotte est un peu comme ces rires d'enfants qui résonnent parfois au beau milieu dune cérémonie funéraire. Tout de suite, on les réprimande, on s'offusque et pourtant... qu'en penseraient ceux que l'on pleure ?